Il y a un mois, tu râlais encore contre ton nouvel appartement, un taudis social bien aménagé, mais grouillant de cafards. Mais Kaufmann et Broad a fait une bonne affaire en vendant ce lotissement à la ville. Heureusement, car construire des maisons sous des Lignes à Moyenne Tension, ça limite le ratio de profitabilité. Tu n'aurais pas été si mal, si les pouvoirs publics avaient bien voulu s'occuper de ces lieux. Mais maintenant que les communes doivent se débrouiller pour assurer des services publics autrefois pris en charge au niveau national, et que Sarkozy a supprimé l'une de leur principales ressources (en tout cas pour ta commune), il y a quelques ratés. On ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs, n'est-ce pas ? Et Réformer la France est une priorité pour une majorité de français. Ce genre de discours te mettait hors de toi. Les chats ne font pas de chiens : la lignée est restée fidèle. Tu écrivais de plus en plus de lettres de réclamation. Oui, il faut se battre quasi systématiquement pour bénéficier de ce dont on a le droit. Se battre. La dernière fois que je t'ai vu, c'était à Noël. Tu étais fatigué, mais voir Juliette t'a rasséréné. Tu étais fan de la petite, toi aussi. Tu avais une photo d'elle, m'a-t-on dit. Je suis content de t'avoir vu à ce moment-là, tu sais. Vous vous étiez rapproché, et c'était rassurant. Dommage que ça n'ait pas duré plus longtemps. Aujourd'hui j'ai le cœur gros. J'ai le cœur lourd. Hier, tu suivais ta dernière séance de chimio pour une leucémie. A ton âge, c'est moins grave que pour les enfants. Le médecin se voulait rassurant. On allait dans son sens. Je sentais bien que tu avais peur, mais je te disais de ne pas trop t'inquiéter. Que si tu allais mal, c'était à cause du traitement, mais que ça irait mieux après. Tu ne mangeais plus : tout avait mauvais goût. Tu ne buvais plus non plus. Un simple toucher permettait de se rendre compte que tu étais déshydraté. Tes proches étaient inquiets, pas le médecin. Lui, il sait. Il t'avait prescrit ce traitement car il y avait beaucoup d'espoir. Parce que tu étais dynamique. Parce que tu respirais la santé. Il y a un mois. Hier, tu restais à l'hôpital après ta chimio, finalement. Parce que le médecin, toujours rassurant, voulait te garder en observation. Combien de semaines que tu ne te nourrissais plus que de quelques bouchées ? Combien de semaine que l'eau d'Evian avait un goût tellement horrible que tu ne voulais pas en boire ? Tu avais perdu plus de 20 kilo. C'est beaucoup, mais pour un gaillard de 90 kg sous chimio, ce n'est pas critique. On avait confiance. Après ta chimio, mes parents sont rentrés chez eux. 10 km après leur départ, coup de fil de l'hôpital. Le médecin rassurant "bon, si vous voulez que votre fille puisse voir une dernière fois son grand père, il faut venir le voir". Pas de commentaire. Le médecin était moins rassurant d'un coup. A-t-il sous estimé tout ce temps ton état de santé ? Ou était-il trop occupé par ailleurs ? Ou bien étais-tu trop vieux pour mériter toute son attention 5 minutes par jour ?

Tu es parti cette nuit, vers 4h00. Et je suis triste. En colère. Triste parce que je perds une de mes références. Triste pour ma grand-mère, pour ma mère et ma tante. Et triste parce que tu devais partir plus tard. Tu avais 84 ans. Tu as connu l'exode après la drôle de guerre. Tu as échappé à un piqué de Stuka avec ta mère lors de votre fuite. Tu as connu les boches mais n'a jamais connu ton vrai père. Prêtre défroqué ou soldat américain de la première guerre ? Tu as vécu les 30 glorieuses, tu as perdu une de tes filles, terrassée très jeune par la grippe. Tu étais cadre à la SNCF, mais malgré ton statut de "nanti", tu as dû faire des surveillances d'examen dans les écoles de commerce à ta retraite pour compenser. Mamie n'a jamais travaillé. On t'a refusé un logement dans le Quartier des Musiciens, aux Mureaux, parce que vous n'étiez pas assez biens pour eux. C'est devenu une des pires cités d'Île de France. Mamie et toi m'avez gardé jusqu'à mon entrée au Lycée. J'avais la chance de pouvoir déjeuner chez vous. Je me rappelle très bien que je voyais à peine ma mère en semaine étant enfant : elle travaillait à Paris, et les transports étaient lents. J'étais chez vous de 7h00 à 19h00. Je jouais aux LEGO, je regardais RécréA2, le Club Dorothée et des cassettes vidéo en boucle (ahhh, la trilogie de la Guerre des Etoiles...). Tu allais chercher le pain, et tu râlais parce que j'engouffrai 2 baguettes par jour et que tu devais retourner en chercher. Tu ponctuais tes phrases par des "comment dirai-je ?". Tu répétais parfois 15 fois la même chose, mais de façon différente à chaque fois. Ca m'aidera plus tard pour les dissertations quand je n'avais rien à dire. Tu es parti avec toute ta tête. Je pense que c'est une chance. Tu parlais difficilement, mais distinctement. Papy, j'étais sûr que tu t'en tirerais. J'aurais aimé que tu vois Jul' une dernière fois… mais je ne peux blâmer que moi. Je penserai toujours à toi.